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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 22:14

 

 

Naila_Omar

Naila Omar, chercheur en anthropologie sociale et historique à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, prépare une thèse de doctorat sur la protestation coloniale à travers les chants comme mode d’action et de communication pendant toute la période coloniale à Ngazidja. De passage pour ses recherches, la doctorante livre les premiers éléments sur son travail, qui aborde toute la période de la colonisation française, l’indépendance puis la période des mercenaires ; parcourant les moments de domination française et de lutte constante entre les Comores et la France.


Votre travail s’intéresse à la contestation coloniale à travers les chants. D’où vient le choix d’aborder la thématique coloniale sous cet angle ? Par quoi avez-vous été inspirée ?

C’est un accident, car bien qu’étudiante en anthropologie sociale et historique, je viens d’une formation d’arts plastiques et d’histoire de l’art. J’ai fait un travail de recherche en master 2 traitant de la construction du regard occidental sur l’Afrique noire à l’exposition coloniale de 1931. J’ai tenté de démontrer comment le regard sur l’Afrique noire a été construit pour légitimer la colonisation et tout ce que l’Afrique a subi ensuite. Puis j’ai cherché les ripostes des africains en France contre cette construction. Je suis tombée sur les débuts de la revue littéraire et culturelle panafricaine Présence Africaine, sur la Feanf (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France) et sur de nombreux documents en totale opposition sur tout ce qui était véhiculé sur l’Afrique. Le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, je l’ai analysé comme une riposte à la construction occidentale, notamment française, sur l’Afrique noire. Comme je m’intéresse beaucoup au chant, notamment à la musique engagée, tels que le hip-hop et le reggae, j’ai remarqué que beaucoup d’artistes revenaient à la période coloniale française, comme Tiken Jah Fakoly et d’autres. Aux Comores certaines chansons de Cheikh Mc, que je considère comme protestataires bien que n’abordant pas directement la colonisation, sont inscrites dans une lutte de protestation contre le pouvoir dominant. Puis pour l’Afrique continentale, je me suis intéressée au Zaïre où j’ai découvert des chants de métier qui traitaient de la colonisation. C’étaient des chants de résistance passive révélateurs de la relation entre colons et colonisés. J’ai élargi mon domaine d’étude jusqu’aux Etats-Unis, où il y a des chants d’esclaves extraordinaires. J’ai fait un tour global pour voir s’il y avait des ressemblances dans toutes les situations de domination et si le chant apparaissait toujours comme un mode d’expression, de communication ou de protestation. Puis je me suis focalisée sur les Comores, car c’est mon pays et je connais la langue.

Pour le cas des Comores, de quelle manière avez-vous abordé la question ?

J’ai fait des recherches sur les résistances populaires, car on parle souvent des résistances politiques mais rarement des résistances populaires, alors qu’il y en a eu. J’ai trouvé des résistances populaires, puis j’ai découvert des chants anticoloniaux. Il y a ceux de l’Asec (Association des stagiaires et étudiants comoriens) et d’autres. Mais pour la période de l’Asec, je considère ces chants comme étant des luttes de protestations mais inspirées des luttes de protestations modernes. Les étudiants de l’Asec étaient inspirés par l’idéologie marxiste en vogue à l’époque, certes ils reprenaient les chants traditionnels, mais on ressent vraiment l’influence marxiste et notamment l’influence chinoise sur certaines chansons. J’ai voulu savoir si avant cette période des années 1960, car c’est un contexte assez particulier, il y avait des chants qui traitaient de la colonisation et de la relation entre colons et colonisés. J’ai trouvé les chants des Maburuzani qui à l’époque étaient les porteurs des Sultans, puis qui pendant la période coloniale portaient les colons un peu partout. Il y a eu des Maburuzani qui ont chanté contre les colons, c’était une résistance passive mais cela rappelle un peu le blues des Noirs Américains. Certains chants peuvent être considérés comme une dénonciation de la domination qui reste certes passive mais cela est une résistance.

Justement, la dénonciation coloniale dans les chants était-elle plutôt affirmée ou sous-jacente ?

Certains textes peuvent être traduits comme étant une dénonciation de la colonisation, mais parfois effectivement il fallait lire entre les lignes, car certains mots ne pouvaient pas être prononcés dans les chansons. Comme pendant la guerre d’Algérie où les mots «indépendance» ou «français» ne pouvaient pas apparaître dans les chants révolutionnaires. Les chants des Maburuzani sont aussi à lire dans ce sens là. Il y a les chants des Manbahamwe, qui étaient des chanteurs itinérants et qui parcouraient les villages en colportant des informations. Les Manbahamwe étaient issus d’un itrea, une caste servile propriété des sultans. C’étaient des chanteurs et des danseurs d’igwadu. Ce profil social est assez intéressant car pendant la colonisation ils ont perdu cette protection traditionnelle car, outre le fait d’être une caste servile, ils étaient quand même sous la protection du sultan. Or, pendant la colonisation, avec le démantèlement du sultanat, ils ont été laissés à l’abandon, ont erré dans les villages, et ont chanté eux aussi contre la colonisation. Certains chants traitent d’événements historiques qui ont eu lieu à l’époque comme ceux d’Ipvesi Boungala qui relatent un fait historique, ce genre peut donc être pris comme une source orale de la période coloniale.

Comment la transmission des chants s’est-elle réalisée, que nous reste-t-il de ces chants ?

J’ai pu avoir accès aux archives privées de chercheurs qui ont travaillé sur la musique et obtenir un petit fond sonore sur la période de 1900 à 1917. Pour la période qui va des années 1960 aux années 1980, j’ai vraiment un répertoire assez intéressant.

Dans quels cadres ces chants étaient-ils interprétés ?

Pour le cas des Maburuzani, ils chantaient quand ils portaient les administrateurs coloniaux. Les administrateurs les encourageaient à chanter, car le fait de chanter apaise et rend la tâche moins fatigante, c’est la fonction des chants de métier. Les paysans, les pêcheurs, ont toujours tendance à chanter pour ces raisons-là. Les Maburuzani chantaient tout le long du parcours lorsqu’ils rentraient de voyage, donc leur message était entendu de tous et devenait un leitmotiv dans les villages. Pour les chanteurs itinérants, ils étaient parfois conviés par des familles nobles pour en faire l’éloge. Ils improvisaient souvent des chants, en abordant plusieurs thèmes dans leurs chansons.

Dans la musique contemporaine comorienne, établiriez-vous un parallèle entre la contestation coloniale dans ces chants de l’époque et la dénonciation sur la question de Mayotte aujourd’hui ? Peut-on parler d’un héritage ?

Je pense qu’il y a eu un héritage de cette protestation à travers la musique et mon interrogation est de savoir si cet héritage est conscient ou inconscient. Beaucoup d’artistes dénoncent cet accaparement de Mayotte par la France mais sont-ils vraiment au courant de toutes ces luttes passées ? Le hip-hop est considéré comme une musique contestataire pour laquelle on retrouve les origines du jazz et du blues. Pour le cas des Comores c’est un peu plus délicat, je suis toujours en phase d’interrogation.

Propos recueillis par
Sivouzi Youssoufa

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Published by Actu-Comores - dans ACTUALITÉ COMORIENNE
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